Expressions politiques de l’imaginaire contemporain

Cédric Faure
Expressions politiques de l’imaginaire contemporain
Résumé
Je voudrai proposer dans cet article une contribution à une approche originale de l’imaginaire politique. Dans cette perspective, je souhaiterais montrer les fonctions et usages politiques courants des significations imaginaires sociales, en envisageant cet imaginaire comme un espace où se tissent les liens et les projets sociaux, entre significations sociales et politiques et représentations individuelles et collectives1.
Abstract
I would like to propose in this paper a contribution to an original approach to the political imagination. In this context, I would like to show the current functions and political uses of social imaginary significations, considering this imaginary like a space where links and social projects are built, including social and political meanings and individual and collective representation.
Mots-clés
imaginaire contemporain, usages et fonctions politiques, significations sociales
Keywords
contemporary imaginary, uses and political functions, social meanings
Table des matières
1. Fonctions et usages politiques de l’imaginaire
1.1. Des stratégies politiques imaginatives
1.2. Diversité des formes d’expression de l’imaginaire politique
1.3. Politiques imagières et symboliques
2. Lectures du politique
2.1. Regards croisés sur la signification politique de l’imaginaire
2.2. Dire le monde contemporain
2.3. Pour une nouvelle approche de l’imaginaire politique
Texte intégral
1. Fonctions et usages politiques de l’imaginaire
1.1. Des stratégies politiques imaginatives
La succession des crises qui secoue aujourd’hui notre monde contemporain ne reste pas sans danger sur l’intégrité d’une communauté. La mise en faillite du symbolique qu’il présuppose peut laisser place à la violence, au déchaînement des pulsions, aux conduites à risque ou au contraire (et parfois alternativement) aux comportements résignés, déprimés, apathiques.
L’imaginaire politique réagit aux crises en réarmant la société d’espérance et de dynamisme. Il produit, à travers de nouvelles configurations symboliques, des récits qui rappellent le passé et envisagent l’avenir ; il institue de nouveaux pouvoirs et de nouveaux modèles socio-affectifs ; il fournit de nouveaux pôles identificatoires et de nouveaux idéaux réparateurs qui s’avèrent par la suite plus ou moins efficaces, stables et durables.
La nature du politique nous apparaît ainsi dans ses compromissions à ses pratiques et ses discours, à ses idéologies et ses activités gestionnaires, à ses jeux et enjeux partisans et électoraux. A travers la politique, c’est le politique (l’identité du politique) qui se découvre, s’organise, s’invente, se symbolise. Il cohére les appartenances et fabrique les identités collectives. On peut ainsi envisager l’espace politique dans ses productions signifiantes comme lieu de création de significations imaginaires politiques. Les pratiques, les discours, les idéologies ne sont finalement que l’incarnation politique des significations qu’une société s’est choisie. Significations plurielles, variables, contradictoires, périssables, désordonnées, mystifiantes, efficientes : ce sont elles qui instituent des modes d’organisation de la société. Ce sont elles encore qui spécifient la nature du politique et nous situent. Le monde des significations est ce par quoi la politique est rendue possible. Repérer des significations politiques revient alors à s’intéresser aux imaginaires du politique, à en dégager des processus, des agencements, des figures, sans tomber dans l’historicisme. C’est s’intéresser aux images, aux affects, aux désirs véhiculés par les significations imaginaires politiques sous-jacentes à l’organisation de notre contemporanéité. C’est aussi montrer cette fausse coïncidence du politique et de la conscience. Des significations inconscientes échappent en effet au politique, à son pouvoir et à sa juridiction, tout en restant effectives.
Les thématiques et les formes d’expression prises aujourd’hui par l’imaginaire dans la politique sont multiples : souvenirs nostalgiques, récits patriotiques, mythologies du héros, de l’âge d’or, cérémonielles (protocoles d’État, commémorations, liturgies, fêtes officielles, etc.). L’imaginaire n’en finit pas de saturer tout l’espace politique, de créer de nouvelles significations, de nouveaux modes de socialisation, de nouveaux désirs, de nouveaux horizons, d’être sans cesse en mouvement, en création. L’imaginaire instruit le phénomène politique, il compose sa symbolique. Il n’est cependant jamais aussi actif que lorsqu’il se confronte à des situations de crise et doit inventer des scénarios politiques de sortie de crise. Ces scénarios sont diversement adoptés chaque fois que la société sent menacer son équilibre.
1.2. Diversité des formes d’expression de l’imaginaire politique
Toute société se sentant menacée dans son existence quotidienne réagit, selon François Laplantine, par trois types de réponse à ses déséquilibres : le messianisme, la possession et l’utopie. Ces réponses constituent pour l’anthropologue autant de « tentatives d’expression du malaise social par la révolte collective » et par « la projection du sacré sur l’avenir ». Elles sont à comprendre comme des « comportements de rupture ou des réactions contre-acculturatives » universellement repérables.
Le messianisme rassemble un groupe autour d’un « prophète » dont on attend qu’il réorganise le désir collectif. Il se fait attente d’un salut collectif, terrestre et imminent. Le messianisme touche prioritairement les groupes opprimés (les minorités religieuses, les classes sociales exploitées et les peuples colonisés). La possession se traduit plutôt par l’expression d’un désir de changement par la transe, à travers des conduites d’exaltation, de fête ou de théâtralisation. Elle correspond à un comportement individuel, mais à travers des rites collectifs (par exemple le rituel de la tarentule en Italie du Sud). Le refus de la situation sociale s’exprime ici non par un changement social, mais par un changement de conscience. L’utopie enfin est à comprendre comme la construction mentale d’un univers planifié, programmé, organisé, rationaliste qui se veut rassurant. Elle est une « passion de la perfection » atteinte une fois pour toutes qui emprunte à la société qu’elle déteste tous ses matériaux en les inversant. L’utopie est une réponse dominante en Occident, en faisant davantage l’objet des classes bourgeoises.
Ces trois réponses qu’une société s’invente en période de crise forment pour François Laplantine l’imagination collective et politique d’une société. Cette imagination collective instaure une rupture par rapport au présent et à la quotidienneté, conteste la société dominante (jugée insatisfaisante). Elle entretient par ailleurs des rapports spécifiques avec le désir et le temps. Ainsi, le messianisme entretient le désir par l’attente. La temporalité prophétique se protège de l’histoire en rêvant à une période où le temps n’existe pas. La possession, au contraire, est une réalisation instantanée du désir. Sa temporalité cherche à se protéger de l’histoire par l’extase. L’utopie enfin est une soumission absolue au désir de la société qui le prend en charge. La temporalité utopique recherche l’éternité dans une sorte de présent immobile. La temporalité se spatialise, en transformant la négation du temps, en espace clos où plus rien ne peut arriver. Nous voyons avec François Laplantine que ces scénarios imaginaires collectifs, réactifs, en rupture ou en revendication contre des imaginaires dominants sont des imaginaires de la fuite (fuite dans l’espace et le temps : l’ailleurs, le lendemain). L’approche de François Laplantine a le mérite de décrire des imaginaires transversaux inactuels, potentiellement identifiables à toute époque, dans toute société en crise. Son approche risque cependant de réduire l’imaginaire politique à la révolte fébrile, inapte à construire de véritables cadres symboliques durables.
Avec Raoul Girardet (1986), nous voyons l’imaginaire politique se complexifier. Il se dote de fonctions et de finalités différentes en s’accompagnant d’une grande « effervescence mythologique ». L’imaginaire n’est plus seulement un imaginaire compensatoire ou de fuite, il est présent dans les « les profondeurs secrètes » des idéologies politiques. C’est à travers les quatre mythes récurrents de la conspiration, du sauveur, de l’âge d’or et de l’unité que Raoul Girardet entreprend d’approcher l’imaginaire politique. Il montre comment chacun des mythes revient ponctuellement dans la vie politique et sociale dans un contexte de tensions et de conflits, dans des moments d’angoisse collective et de perte d’identification aux repères traditionnels.
Ces mythes renvoient, chaque fois, dans leurs caractéristiques principales à des inclinations psychologiques inhérentes à l’humain. Le rêve de l’âge d’or fixe par exemple les valeurs de l’enfance en renvoyant à l’image d’un havre de paix protecteur et à une nostalgie du passé. L’appel au sauveur répond davantage à une image paternelle idéalisée. Il souligne en ce sens « l’enracinement psychique du mythe » qu’il définit comme anhistorique (même s’il se développe dans un contexte historique précis) et polymorphe (c’est-à-dire susceptible d’offrir de multiples résonances). L’auteur observe aussi dans ces mythes un moyen de restaurer du « sacré » ou de la « transcendance sociale » en assumant plusieurs fonctions : une fonction explicative où « chaque mythe contient en lui-même une vision globale et structurée du présent et du devenir collectifs », une fonction de mobilisation possédant une « puissance mobilisatrice » autour de certaines « images motrices » remplissant un rôle de régulation et de rassemblement, et une fonction de mystification ou d’illusion qui vient faire écran aux faits ou à la réalité observable.
L’imaginaire politique, mythique, se développe et se consolide ainsi autour de ces fonctions. Le mythe du sauveur rejoint ici ce que dit Laplantine de la tentation messianique et les mythes de l’unité et de l’âge d’or se rapprochent de ce qu’il dit de la tentation utopique. Toutefois, Girardet développe une conception de l’imaginaire politique en lui attribuant de nouvelles fonctions. Il ne le réduit pas à un imaginaire de la fuite et de la révolte. L’imaginaire n’est plus vu comme une sortie du temps, une haine de l’histoire, il y est au contraire bien ancré et vient à l’appui des idéologies politiques, doctrinaires, rationnelles, démonstratives.
1.3. Politiques imagières et symboliques
C’est cependant avec Lucien Sfez que le politique devient véritablement affaire d’images symboliques. « Le politique, insiste-t-il, n’est pas spécifiquement affaire d’intérêts, sinon il se nommerait “économie”. Ni de structures, sinon son domaine serait couvert par la sociologie. Ni de rapports de force, métaphore machinique, énergétique propre au XIXe siècle. Non. Le politique est affaire de symbolique. Énoncer les règles et les manifestations de la symbolique politique, c’est du même coup définir le champ du politique, ses frontières, ses variations. Car le politique est spécifiquement affaire de légitimité, c’est-à-dire de croyances et de mémoires validées, en d’autres termes de symboles » (Sfez, 1993). La symbolique politique est en ce sens le « principal instrument de cohésion » de la vie en société. L’imaginaire (ses diverses catégories) est voué à s’insérer, à se mouvoir dans le foisonnement des symboles.
Les constructions symboliques sont de deux ordres. Dans une société en crise chronique, elles se traduisent par une production « d’images symboliques » : images mobiles, polysémiques, qui condensent du sens pour mettre fin à la dérive des significations. Les « images symboliques » cherchent ainsi pour Sfez ce « point de capiton » qui arrête le glissement infini de la signification. « Les images symboliques sont bien cette surface de projection livrée aux interprétations singulières, surface qui a le double objectif d’induire des liaisons avec des éléments épars, et de les condenser en un point ». Dans une société en conflit durable, les constructions symboliques prennent la forme « d’opérations symboliques ». Opérations livrées à une véritable purge des images dans une tentative de réunification de ce qui a été préalablement éclaté, dispersé. Il définit ainsi l’opération symbolique comme procédé de rupture et de réunification de signifiants. « Les opérations symboliques se manifestent avec éclat dans l’histoire institutionnelle et sociale, mais ponctuellement et peu souvent. Elles jouent un rôle fondateur et ne le jouent qu’un moment, dans un conflit violent qu’elles montent et qui les légitime. Elles imposent une certaine destruction et un ordre nouveau, puis s’en vont (…), mais l’opération mythique du symbole a besoin d’un support de communication, elle ne peut s’en passer, et doit trouver une chaîne d’images identifiables par l’opinion » (Sfez, 1993).
La symbolique politique articule ensemble images et opérations symboliques. Elles les articulent les une aux autres en un tout indissociable d’images et d’actions, en une « dynamique à deux pôles, un pôle imagier, un pôle opérationnel » nécessaire à l’identification, à l’identité. Les recours imaginaires collectifs et politiques employés par la société lorsqu’elle rencontre des crises, des conflits ou des déséquilibres sont ainsi différemment définis par Sfez. La société fait un usage de politiques imagières sans nécessairement emprunter les voies de l’utopie, du messianisme, de la possession ou du mythe. Il ne s’agit plus ici d’un imaginaire de la fuite, de la révolte ou d’un imaginaire mythique, mais d’un imaginaire qui vise une recomposition symbolique de la société, sa réunification identitaire par la condensation et la fabrication de nouvelles images. L’efficacité de ces politiques imagières dépend alors de plusieurs paramètres : « cette efficacité est plus ou moins grande selon les situations (…) elle dépend en fait de trois éléments constitutifs : la visée identitaire, les capacités de liaison, l’aptitude à changer son dispositif pour s’adapter (…). Si ces trois conditions sont remplies, la rentabilité symbolique est considérable. Sinon, elle demeure incertaine ». (Sfez, 1993).
2. Lectures du politique
2.1. Regards croisés sur la signification politique de l’imaginaire
En vertu de ses usages politiques, l’imaginaire ne nous semble pas être réductible au contrôle politique de la corporéité (Foucault) ou aux rapports de force (Bourdieu). L’imaginaire politique n’est pas davantage équivalent à un imaginaire du pouvoir (Maffesoli). Il n’est pas réductible à un en-soi, entièrement autonomisé de la société ou en partie construit sans elle. « Il serait naïf, confirme Lagroye, de concevoir l’évolution des formes et des représentations du pouvoir, comme celle des conceptions du monde, des normes et des valeurs, comme procédant d’une stratégie systématique des dirigeants, ce qui reviendrait à penser le pouvoir comme un en-soi, comme un appareil extérieur à la société, autonome et conscient » (2002).
Dans nos démocraties contemporaines, l’imaginaire politique se légitime socialement, et c’est à partir des significations sociales qu’il tire sa spécificité et sa légitimité. Il est donc essentiellement une surface de projection des désirs et des attentes, un espace de symbolisation, de signifiance, qui ne se limite pas à un pouvoir explicite, contraignant, dominant, violent. C’est le système social qui affecte l’imaginaire politique, lui donne efficience, validation ou invalidation. Le pouvoir politique est donc aussi théâtralité, bouillonnement, tentative d’enchantement. La composante dramaturgique est évidente dans ses mises en scène, ses liturgies et ses cérémoniels. Le pouvoir doit constamment composer avec l’incertitude, l’inattendu, la contradiction. Il se caractérise alors par sa capacité à exacerber les émotions, à fabriquer l’opinion, à jouer avec les images, à hystériser les liens (Balandier).
Ses instances d’énonciation, nous rappelle Pierre Ansart, doivent « concerner incessamment l’action et le sens de l’action collective. Le discours politique est prononcé et répété pour obtenir un résultat pratique, pour guider, pour influencer, pour obtenir une répétition des conduites conformes ou pour persuader de combattre les anciennes règles. L’exaltation des objectifs, l’enflure du verbe, visent à maintenir un degré élevé d’adhésion et à faciliter la réalisation des buts proposés. La simplification dichotomique à laquelle tendent ces expressions se trouvera accordée avec les exigences de l’action et autorisera la maîtrise des situations ». (Ansart, 1978). L’imaginaire du politique inclut ainsi nécessairement une affectivité : « la cause politique participe à la composition de l’idéal du moi, transmet les images et les idéaux auxquels le moi va s’efforcer de se conformer (…) Le politique offre l’occasion d’une organisation pulsionnelle sur des objectifs d’action (…) La politique offre bien au sujet des causes à défendre, des ennemis à écarter ou à combattre ; elle fournit des pôles de fixation, d’amour et de haine, répondant ainsi aux attentes d’amour et d’agressivité, et résolvant les contradictions de l’ambivalence » (Ansart, 1974).
L’affect participe ainsi pleinement à la constitution de l’imaginaire politique qui engendre des gratifications ou des frustrations, peut apaiser les angoisses ou au contraire les instrumenter. Ce sont quelques affects primaires (la haine, l’amour, l’envie, la jalousie, l’agressivité, la peur, la colère, le mépris) qui mobilisent, sollicitent et mettent constamment au travail, en mouvement, l’imaginaire politique. Ces affects « sont limités en nombre, mais générateurs d’infinies variétés d’expression personnelle ou sociale, selon les apprentissages culturels et les situations expérimentées » (Braud, 1991). La dimension affective de l’imaginaire politique nous permet ainsi de saisir les processus à l’œuvre dans le maintien de nos institutions. « La supériorité, aujourd’hui peu contestable, des démocraties pluralistes sur les régimes autoritaires et les systèmes totalitaires, ne tient pas au triomphe de leurs principes idéologiques. S’il y a eu consolidation institutionnelle, c’est en raison de leur aptitude supérieure à gérer, sans les étouffer, les dynamismes émotionnels qui traversent la société […]. La démocratie pluraliste se révèle en effet remarquablement performante pour anesthésier l’agressivité sociale, réguler les frustrations à un niveau acceptable, offrir des issues (authentiques ou imaginaires) aux attentes des gouvernés aussi bien qu’aux ambitions des hommes de pouvoir » (Braud, 1991). L’accent mis sur l’importance de la sollicitation affective conduit à considérer les influences réciproques de l’imaginaire politique et des imaginaires sociaux.
Il y a finalement au moins trois manières de s’intéresser au phénomène politique. La première approche s’intéresse davantage à l’exercice du pouvoir. Elle met en savoir ce qui fait la fonctionnalité de la politique, sa légitimité, ses visées, sa symbolique, ses modes de représentations. Elle explore les conflits, les rapports de force et rend compte des stratégies, des négociations, des jeux et enjeux partisans. Elle ouvre à une compréhension du phénomène politique dans son organisation, son fonctionnement, sa dynamique et ses rapports à la société civile. Cette approche se réfère à l’anthropologie et à la sociologie.
La deuxième approche s’insère dans un autre référentiel théorique et épistémologique. Ses objets de recherche sont différents. Elle s’intéresse à la fantasmatisation d’un collectif, à ses scénarios méconnus, inconscients, et aux mécanismes de défense qui sont à l’œuvre. Est mis en lumière la circulation des représentations, des alliances inconscientes et des illusions partagées dans un collectif. C’est une approche qui se réfère à la psychanalyse des groupes et des idéologies.
La troisième approche cherche à relier les processus inconscients aux logiques sociales (en admettant leur complémentarité et leur irréductibilité) et tente d’élucider des processus d’articulation entre des imaginaires sociaux, politiques, collectifs et des imaginaires individuels. Cette approche se réfère à une clinique sociologique ou une clinique psychosociale. C’est en référence à cette dernière approche que nous souhaitons formuler quelques remarques additionnelles sur l’imaginaire politique. Celui-ci peut s’entendre par analogie à la métapsychologie de trois points de vue : le point de vue des forces (dynamique), le point de vue des lieux (topique) et le point de vue des quantités (économique). Le point de vue dynamique met en valeur les affects œuvrant dans le champ politique. C’est une représentation de l’évolution politique en termes d’affrontements, d’oppositions, de conflits, mais aussi de compromis, d’intrication et de dialectisation. Le point de vue topique est une représentation spatiale du politique, une cartographie. Il représente les échanges, les points d’équilibre et de déséquilibre entre les imaginaires sociaux et politiques, les revendications individuelles et les réponses politiques. Le point de vue économique est une représentation quantitative des excitations, de leur force, de leur circulation.
L’imaginaire politique nous semble saisissable à travers ses relations topiques, dynamiques et économiques. Une crise se manifeste par exemple dans l’affrontement de forces antagonistes (dynamique) dont l’intensité et l’élévation (économique) feront déborder les barrages du refoulement (topique). La crise politique est donc à la fois qualitative (enjeux conflictuels) et quantitative (excès des forces en conflit qu’un système ne peut contenir).
L’usage politique de l’imaginaire va répondre à ces trois aspects de la crise pour essayer de la résorber. Il va créer de la valeur pour contenir (topique), réconcilier (dynamique) et tempérer (économique) les éléments perturbateurs à l’origine de la crise. L’imaginaire politique est à entendre en ce sens (toujours par analogie à l’appareil psychique) comme un « système représentations-affects-refoulement-symbolisation » : il tente de gérer les excitations, de tempérer les passions, en les liant, en les transformant, pour les rendre plus supportables et représentables. L’imaginaire politique devient alors une tentative de remède à la crise et aux angoisses. Il met en place des « dispositifs anticrise » en instituant, en autres, des idéaux réparateurs. L’art politique devient l’art d’harmoniser les rapports de sens et de force dans la société civile.
2.2. Dire le monde contemporain
L’heure est à la fabrication de nouveaux référentiels politiques. L’imaginaire moderne produit de nouveaux énoncés politiques sur notre contemporanéité comme nous le voyons par exemple avec les imaginaires du développement durable, de la société de l’information ou de la société de la connaissance. Quelle est donc cette conception sociétale actuelle qui s’est progressivement imposée dans les principales instances énonciatrices de notre démocratie ? Comment cette conception s’est-elle développée en des énoncés relativement homogènes ?
De notre point de vue, nous assistons depuis la fin des années 1970 à la production sociale d’un nouvel imaginaire politique, celui d’une société régie par l’information et le savoir. Avec l’accélération des changements de l’Etat-Providence, les idéologies ordonnatrices du lien social perdent peu à peu leur prépondérance. Les responsables politiques, par nécessité, les recomposent, les transforment en les ajustant au contexte économique et social d’un monde ouvert, plus dense et désormais globalisé. De nouveaux discours émergent pour dire la société d’aujourd’hui et de demain et apporter des éléments de réponse aux ruptures soudaines de l’environnement culturel et social. Ces discours se veulent porteurs d’espérance et de changement pour donner à investir un futur plus désirable face à un contexte difficile de crise et de déliaisons politiques (perte de confiance dans les élites, montée des corporatismes, démultiplication des appartenances axiologiques et culturelles, affaiblissement des solidarités et des repères traditionnels, etc.). Déliaisons qui appellent alors une recomposition des anciennes idéologies et un changement dans la construction d’une « arrière-scène » aux nouveaux discours. Il s’agit ainsi de promouvoir des politiques d’intégration qui favorisent la participation, le dialogue social et les pratiques civiques. Le constat de la modification des comportements électoraux (progression de l’abstention, volatilité de l’électorat, augmentation des votes protestataires) en lien avec la dénonciation du déficit démocratique des politiques (pouvoir trop lointain, décisions sans débat public, expropriation d’une partie des citoyens de l’élaboration des politiques publiques) va dans le sens du développement et de la légitimation des stratégies politiques d’intégration de tous à la vie de la communauté.
Le changement devient clairement l’enjeu de cet imaginaire politique à la recherche d’un avenir plus attractif. Les mécanismes classiques d’intégration sont alors repensés à travers la création de ces nouveaux référentiels politiques d’une société régie par l’information et le savoir. La charge sémantique de ces référentiels va ouvrir de nouvelles voies aux mises en scène politique tout en posant implicitement les cadres normatifs de la vie sociale à travers de nouvelles significations imaginaires.
Quelles sont ces significations imaginaires ? Quelles en sont les répercussions sur la société ? La « société de l’information » prolonge et pose, en ce sens, de nouvelles déterminations sociales à partir des significations héritées du système capitaliste. Elle détermine une nouvelle économie affective, une nouvelle façon de sentir, d’éprouver les relations, les choses et les événements. Une étude approfondie de la « société de l’information » nous amène à dénombrer quelques-unes des significations déterminantes parmi les plus prégnantes et les plus centrales dans les énoncés politiques dans notre société depuis une trentaine d’années. (Faure, 2008, 2010, 2013).
• La technicisation de la société
• L’autogestion émancipatoire de la société
• La fluidification de la société
• L’appauvrissement des représentations de l’intimité et de l’intériorité personnelle
• Le passage de la responsabilité politique à la responsabilisation individuelle2
Ces significations déterminent à notre avis une unité significative de l’imaginaire politique contemporain. En s’institutionnalisant, elle détermine les contenus et oriente les manières de dire, de penser et de faire de la politique aujourd’hui. A partir de ce noyau imaginaire, se génèrent alors des discours, des pratiques qui articulent un horizon politique qui sert de trame à nos désirs socialisés. Cet imaginaire s’incarne dans les institutions secondes et se distribue ainsi dans les processus de socialisation secondaires. De cette unité significative dépendent le maintien, la cohésion et la cohérence de la société. Elle correspond à un idéal collectif identificatoire qui permet d’ériger ou non un sentiment d’appartenance.
2.3. Pour une nouvelle approche de l’imaginaire politique
Les significations imaginaires politiques, leur noyau central, agissent sur toute la configuration du politique (champ, structure, régime, système), sur son ordre (démarcation du politique), sa dynamique (évolution de la politisation des enjeux thématiques) et sa transformation (métamorphoses du politique). L’unité significative du politique a des effets sur la mise en sens et le faire institution. Elle est à l’origine des processus d’institutionnalisation/désinstitutionnalisation de l’ordre politique, qu’il s’agisse des positions et des rapports de force (champ politique), de l’encadrement de l’exercice du pouvoir (régime politique), des dispositifs d’échanges entre les acteurs, partis, administrations, lobbies (système politique) ou de la construction des idéologies et des codes (structure politique).
Il en découle que l’imaginaire crée les impératifs nécessaires à une institutionnalisation de la société dans un contexte social précis. L’imaginaire tente de réinventer en cas de crise un système politique plus stable, mieux intégré et mieux adapté à son environnement par un ensemble de mécanismes pour contenir, réguler et signifier le malaise (réel ou potentiel) qui parcourt les divers groupes sociaux. Dans son versant fonctionnel, il doit ainsi pouvoir contenir et réguler le volume et le contenu des désirs sociaux convertis en exigences politiques dans un environnement perturbé par les processus critique. L’imaginaire vient créer un espace de signifiance aux désirs souvent nombreux, confus et contradictoires en période de mutation. La qualité de cet espace est liée aux qualités de contenance, de maintenance, de protection et de régulation du système qui doit ainsi rendre plus solidaire l’appareillage politique à son environnement réel. L’imaginaire agit aussi sur plusieurs variables : une variable économique (les techniques de production), des variables sociales et idéologiques (stratification sociale), une variable organisationnelle (organisation politique). Il sera d’autant plus efficient qu’il agira sur l’ensemble de ces variables et donc sur une figuration de l’avenir. La figuration de ce futur combine plus ou moins harmonieusement de l’utopie et de l’idéologie, des convictions politiques et des éléments prophétiques. L’imaginaire politique s’emploie en ce sens à instituer les raisons d’espérer en un futur proche, probable et désirable. Et c’est en faisant rétroagir l’image de ce futur dans le présent qu’un gouvernement démocratique peut exiger de ses concitoyens et qu’un système politique peut conserver sa légitimité. L’imaginaire politique institue ainsi une nouvelle temporalité politique et vise l’investissement affectif et la satisfaction anticipée d’une image positive de l’avenir. Comme le rappelle Paul Ricœur « les symboles qui règlent notre identité ne proviennent pas seulement de notre présent et de notre passé, mais aussi de nos attentes à l’égard du futur (…). L’identité d’une communauté ou d’un individu est aussi prospective ».
Privilégier une lecture de l’imaginaire, c’est donc, avec d’autres auteurs, et en particulier Castoriadis, s’attacher à la compréhension d’une société en s’arrêtant sur la construction de ces images et de leur effectivité psychosociale. L’imaginaire compris comme surgissement du nouveau, de l’inédit, de l’immotivé. En son noyau se condensent des significations, c’est-à-dire des représentations affectées, finalisées, qui font être un monde symbolique dans lequel la société trouve place et justification. En chaque noyau imaginaire correspond alors une nouvelle forme de société dont on ne peut pas totalement rendre compte par l’explication causale ou fonctionnelle puisqu’il s’agit précisément d’une création, donc non déterminée.
Création imaginaire ne signifie pas pour autant que la création surgit de nulle part, sans condition. Il y a des contraintes existantes, sociales, historiques, naturelles, logiques. Mais l’histoire n’est pas un enchaînement linéaire ou une répétition simple de déterminations. Elle est une transformation continue dans et par le surgissement incessant de nouvelles significations. Elle est en ce sens indissociable de l’imaginaire qui la signifie. A chaque société, à chaque époque correspondent ainsi des significations imaginaires périodisées.
Ce sont elles qui portent la narrativité du politique. Toute l’organisation sociale y est corrélée. Aujourd’hui les domaines de la santé et de l’environnement apparaissent de plus en plus comme les nouveaux supports de l’imaginaire politique. Ainsi l’imaginaire entre-t-il en politique par une transformation continue de la réalité (et de l’idée de la réalité), comme une sorte de loi historique du changement, grâce à une dynamique de destruction-conservation qui change et dépasse, dans un mouvement interne à la société, les situations historiques, pour les prolonger ou les recréer sous d’autres formes.
Bibliographie
Breton, P. L’utopie de la communication, Paris, La Découverte, 1995.
Castoriadis, C. L’institution imaginaire de la société, Paris, Le Seuil, 1975.
Giust-Desprairies, F. L’imaginaire collectif, Toulouse, Erès, 2003.
Lyotard, J-F. La condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Éditions de Minuit, 1979.
Mattelart, A. Histoire de la société de l’information, Paris, La Découverte, 2001.
Sfez, L. Technique et idéologie. Un enjeu de pouvoir, Paris, Seuil, 2002.
Notes
1 Cette proposition fait suite à deux contributions plus empiriques dans deux ouvrages collectifs : “La société de l’information vue du parlement : déni d’interrogation et rationalisation du discours” dans imaginaires des technologies d’information et de communication”, Dir. Lakel, Massit-Foléa, Robert, MSH, 2009 et “Sens de l’usage de l’information et du savoir dans les discours d’expertises et de politiques générales sur la démocratie française » dans l’impensé informatique, volume 2, Dir. Robert, Archives contemporaines, 2014.
2 Nous avons déjà détaillé ces significations imaginaires contemporaines dans une autre contribution « Repenser avec Castoriadis les antinomies de l’imaginaire politique contemporain » dans l’ouvrage collectif, La recherche clinique en sciences sociales, Dir. de Gaulejac, Giust-Desprairies, Massa, Eres, 2013.
Pour citer ce document
Cédric Faure, «Expressions politiques de l’imaginaire contemporain», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 27, Juillet 2015. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2975
Quelques mots à propos de : Cédric Faure
Enseignant-chercheur en sciences sociales au laboratoire de Changement Social et Politique à l’Université Paris 7 Denis Diderot
http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2975

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L’imaginaire politique

Lectures

Bernard LAMIZET (2012), L’imaginaire politique

Paris, Hermes-Science Lavoisier, Coll. « Forme et sens »
Daniela Roventa-Frumusani

Référence(s) :

Bernard LAMIZET (2012), L’imaginaire politique, Paris, Hermes-Science Lavoisier, Coll. « Forme et sens »

Texte intégral

1À l’époque de l’émergence de la culture visuelle (outdoors, Facebook, etc.), la réflexion sur la narrativité, les mythes, l’imaginaire continue d’occuper les chercheurs ; l’imaginaire « est fait de récits et d’univers d’images toujours plus complexes et se déplie au pluriel » (Musso, 2013 : 1). Sémioticien spécialisé dans le langage politique et celui des villes ainsi que dans l’identité et la communication surplombant les pratiques les plus diverses (1997 ; 1998 ; 1999 ; 2000) , Bernard Lamizet se propose de resémantiser l’imaginaire sous plusieurs « angles » d’entrée tels la médiation, le mythe, le religieux, l’esthétique, la fiction ou le pouvoir, la crise, la rhétorique.

2Après une longue période de peur panique devant l’image (l’iconoclasme des temps anciens), nous assistons au revirement de l’image sous les formes les plus diverses (image photographique, image picturale, image graphique, image mentale) à même de relier les individus. Selon Gilbert Durand (1960), la raison et la science ne relient que des choses ; ce qui relie les gens, ce sont les représentations affectives qui constituent l’empire des images. Le grand spécialiste français de l’imaginaire Michel Maffesoli (2013) considère l’image comme un mésocosme entre le microcosme personnel et le macrocosme collectif. Avec Durand, l’imaginaire a été réhabilité, on lui reconnaît une part importante dans la construction sociale de la réalité. Dans une période relativement courte, il devient objet d’étude dans divers domaines : histoire, philosophie, sciences politiques, sociologie, religion, psychologie, en se dissociant des significations « communes », illusoires, chimériques, etc. L’imaginaire social est un produit fort complexe en perpétuelle mutation, fait de symboles linguistiques et culturels qui résultent des aspirations, des croyances, des stéréotypes, des idéaux et qui les conditionnent. L’imaginaire désigne l’ensemble des éléments qui s’organisent en une unité significative pour un groupe donné, mais à son insu.

3L’imaginaire collectif comme principe d’ordonnancement des conduites sociales des groupes institués contribue à la théorisation de l’articulation entre espace individuel et champ social, entre processus psychiques et logiques collectives.

4Les concepts d’idéologie, de représentation et d’imaginaire permettent de comprendre les interférences dynamiques entre des entités psychiques et sociales. Les « figures » de l’imaginaire sont les modes d’appréhension de la réalité par le sujet et, en même temps, des productions collectives ; elles reflètent et construisent les réalités présente et future.

5L’imaginaire fonctionnant comme ordonnancement du monde pour les individus et les groupes fournit un schéma collectif d’interprétation des expériences individuelles complexes et variées (Durand, 1960) signifiant la même chose pour les membres de la société (Castoriadis, 1975).

6Inhérent à toute société, le pouvoir assure sa pérennité dans la lutte contre le désordre et les conflits autodestructifs par des contraintes, mais aussi par des véhicules symboliques et mythiques, autrement dit par l’apport de l’imaginaire.

7Lamizet fonde sa lecture de l’imaginaire sur l’articulation du réel, du symbolique et de l’imaginaire : le réel en tant qu’instance du pouvoir faite de confrontations dans l’espace public ; le symbolique en tant qu’instance de la représentation relevant d’un code de rituels, pratiques et discours qui exige une interprétation ; l’imaginaire en tant qu’instance de paroles, sons et images construits indépendamment de la réalité (p. 14). L’auteur se propose de réhabiliter l’imaginaire politique rejeté hors de la rationalité car trop souvent considéré comme part d’ombre de la politique ou de l’impensé du politique (p. 15).

8Le projet de relecture de l’imaginaire politique proposé par Lamizet est basé sur une « bémolisation » des polarités ; « dans cette approche imaginaire de l’espace politique, l’espace public de la réalité et de l’événement se confond avec l’espace symbolique de l’énonciation et de la communication » (p. 23). En se fondant sur la logique « d’adhésion du sujet aux projets et aux expressions des pouvoirs et des institutions » (p. 24), l’auteur met en évidence les conséquences de la disparition de la distance critique entre l’action et le débat dans l’espace public, tels les fanatismes et les logiques imaginaires ou encore la confusion entre la réalité et ses représentations (p. 25). Mais en dépit de cette disparition, l’imaginaire demeure nécessaire étant donné qu’il peut maîtriser par le symbolique et la mémoire des informations concernant le présent, le passé ainsi que le futur, ce qui peut l’instituer comme un contre-pouvoir (p. 29).

9Dans le troisième chapitre de son ouvrage, « La suspension des médiations », l’auteur met l’accent sur le déficit de distanciation entre trois instances : le réel, le symbolique et l’imaginaire dans bon nombre d’événements politiques contemporains. Par exemple, l’échec des États-Unis en Irak où l’on a substitué une conception imaginaire de la démocratie à une réalité qu’ignoraient les décideurs (p. 55) ; ce même déficit sous-tend les cultes de la personnalité tel le célèbre « L’État c’est moi », ainsi que la confusion entre le destinateur et le destinataire. Il convient de mentionner ici la pertinence de l’utilisation des concepts et des méthodes sémiotiques dans l’interprétation des faits et des pratiques politiques — par rapport à la sociologie — qui nous aident à comprendre les stratégies des acteurs et les pratiques de ceux qui subissent la « rationalité » politique. La sémiotique offre des concepts et des méthodes « permettant de penser l’expression et les modes de représentation mis en œuvre dans l’imaginaire politique » (p. 28) puisque « [l]e seul fait de s’exprimer suffit dans l’imaginaire politique à établir le pouvoir de celui qui s’exprime » (p. 67).

10L’auteur ne manque pas de dissocier l’espace public du débat autour de la confrontation et de l’élaboration des identités politiques, ayant comme mode majeur d’énonciation la parole ou l’écriture, de l’espace public de l’imaginaire, espace où la politique est un spectacle et dans lequel le mode d’expression est l’image ou l’écriture imagée (p. 45).

11Selon Lamizet, « les acteurs et les identités politiques se définissent toujours à la fois par les pratiques qu’ils mettent en œuvre et par les futures qu’ils imaginent pour la société dans laquelle ils se trouvent » (p. 67). Autrement dit, « l’identité politique n’aurait de sens sans l’articulation et l’expression d’une instance imaginaire » (p. 68). L’imaginaire politique se définit par un lien significatif entre deux médiations : la médiation entre le temps long et le temps court et celle entre le singulier et le collectif. L’auteur ne manque pas d’illustrer par des exemples emblématiques l’articulation de ces médiations. Ainsi le fameux discours d’Obama en 2008 est-il évoqué pour exemplifier la médiation entre le temps court et le temps long (l’insistance sur l’histoire), alors que la médiation entre le singulier et le collectif se lit à partir du syntagme notre génération (p. 68).

12La dimension politique de l’imaginaire est fondamentalement une « logique du projet » (p. 76) et la même triade déjà évoquée est à l’œuvre dans l’imaginaire du champ d’exercice du pouvoir.

Son champ symbolique est l’ensemble des représentations et des expressions de ce pouvoir. Son champ réel est l’ensemble des espaces des temps, des personnes, sur qui s’exerce le pouvoir ou sur lesquels il exerce son emprise. Enfin ce que l’on peut appeler le champ imaginaire du pouvoir désigne l’ensemble des projets visés par les acteurs du pouvoir (p. 77).

13Dans son chapitre 4, « Sémiotique imaginaire des identités politiques », Lamizet réutilise et valorise des concepts fondamentaux de la sémiotique française telle l’intertextualité de Julia Kristeva (1969) : l’imaginaire politique est composé

d’une intertextualité multiple et complexe qui articule information, le discours des médias et la littérature, le discours politique et la fiction, l’écriture et l’image et les autres systèmes d’expression et de représentation. L’imaginaire politique est fait d’une multiplicité de langages et de modes d’expression qui l’inscrivent en quelque sorte par définition dans les structures et les codes de l’intertextualité (p. 72).

14L’imaginaire étant l’une des instances qui fondent l’identité, la réflexion ne pouvait pas ne pas s’attarder sur des figures de l’identité telles que l’identité imaginaire du peuple ; le peuple n’intervient pas dans les récits comme un acteur politique, mais comme une abstraction à laquelle tout acteur peut s’identifier (p. 325). La réflexion sur le peuple (opposé à la classe sociale ou à l’« acteur incarné ») est pleinement justifiée dans le contexte actuel de consolidation des rhétoriques populistes et au moment où se figent les identités ethniques, politiques, religieuses. On aurait souhaité que soit développée l’idée suivante : « Le populisme est une forme de confrontation politique entre acteurs dans laquelle les identités qui s’opposent les unes aux autres représentent des formes imaginaires de l’appartenance et de la sociabilité » (p. 329).

15En fait, chacun des chapitres mériterait un développement ultérieur tant il est ancré dans les questions sociétales les plus actuelles (voir les chapitres « Imaginaire et mythe », « L’imaginaire politique et le religieux », « Les thématiques de l’imaginaire politique », « Imaginaire et crise », « Imaginaire, rhétorique, propagande »). À la fin d’un livre ouvert (dans le sens d’Umberto Eco) tant par la thématique que par les nombreuses pistes tracées, la conclusion (trop courte, selon nous) insiste à juste titre sur le travail réflexif et critique que le lecteur doit prolonger à partir du concept si généreux qu’est l’imaginaire qui fonde la mémoire, l’histoire, le mythe en se constituant comme principe explicatif du monde et leçon morale (comme de la fable) du passé.

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Bibliographie

CASTORIADIS, Cornelius (1975), L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.

DURAND, Gilbert (1960), Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Presses universitaires de France.

KRISTEVA, Julia (1969) Séméiôtiké : recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil.

LAMIZET, Bernard (2000), La médiation culturelle, Paris, L’Harmattan, Coll. « Communication ».

LAMIZET, Bernard et Ahmed SILEM (1997), Dictionnaire encyclopédique des sciences de l’information et de la communication, Paris, Ellipses.

LAMIZET, Bernard et Pascal SANSON (1998), Les langages de la ville, Paris, Parenthèses Éditions, Coll. « Eupalinos ».

MAFFESOLI, Michel (2013), Imaginaire et postmodernité, Paris, Éditions Manucius.

MUSSO, Pierre (2013), « Préface » dans Michel MAFFESOLI, Imaginaire et postmodernité, Paris, Éditions Manucius.

WEYMOUTH, Anthony et Bernard LAMIZET (1999/1996), Markets and Myths: Forces of Change in the European Media, New York, Routledge.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Daniela Roventa-Frumusani, « Bernard LAMIZET (2012), L’imaginaire politique », Communication [En ligne], vol. 33/2 | 2015, mis en ligne le 27 janvier 2016, consulté le 29 janvier 2017. URL : http://communication.revues.org/5958

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Auteur

Daniela Roventa-Frumusani

Daniela Roventa-Frumusani est professeure à la Faculté de journalisme et de sciences de la communication de l’Université de Bucarest. Courriel : danifrumusani@yahoo.com

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LE RETOUR

Après plusieurs mois d’absence, me voici de retour.  Pour multiples raisons indépendantes de ma volonté, je ne pouvais plus éditer régulièrement des réflexions.  Je saisis l’occasion pour vous dire que l’année 2017 sera la plus belle année en termes de productivité.  J’envisage également une présence sur Youtube pour ceux et celles qui préfèrent l’audiovisuel.  A bientôt

TECHNIQUES POUR CONTROLER ET MANIPULER LA POPULATION

TECHNIQUES POUR CONTROLER ET MANIPULER LA POPULATION

La stratégie de la diversion

Elément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser ; de retour à la ferme avec les autres animaux. » (Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »)

Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple : laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

La stratégie du dégradé

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution si ils avaient été appliqués brutalement.

La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu. Exemple récent : le passage à l’Euro et la perte de la souveraineté monétaire et économique ont été acceptés par les pays Européens en 1994-95 pour une application en 2001. Autre exemple : les accords multilatéraux du FTAA que les USA ont imposé en 2001 aux pays du continent américain pourtant réticents, en concédant une application différée à 2005.

S’adresser au public comme à des enfants en bas-age

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Exemple typique : la campagne TV française pour le passage à l’Euro (« les jours euro »). Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans. » (cf. « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »)

Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être de la plus pauvre sorte, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. » (cf. « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »)

Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution !…

Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

Auteur Inconnu

mains propres

Avoir les mains propres, c’est vital aussi pour la démocratie !

Dans le cadre de notre campagne de plaidoyer pour la démocratie planétaire, nous lançons  une action de mobilisation visant à prendre appui sur la Journée mondiale pour le lavage des mains. Célébrée chaque 15 octobre depuis 2008, elle a pour objectif de sensibiliser les populations aux conséquences, souvent dramatiques, d’une mauvaise hygiène des mains, notamment pour les enfants des pays en développement.

http://www.globalhandwashingday.org/

A l’occasion de cette journée, nous souhaitons attirer l’attention sur d’autres virus, dangereux pour la démocratie, qui minent la confiance des citoyens en leurs institutions : la corruption, l’opacité de certaines décisions publiques, le manque d’indépendance de la justice, les conflits d’intérêts…

Si vous aussi, vous voulez lutter contre ces maladies qui gangrènent la démocratie et promouvoir une véritable éthique de l’action publique, nous vous invitons à :

Afficher votre soutien à cette campagne et changer vos photos de profil sur les réseaux sociaux en les remplaçant par des photos de vos mains propres

La crise de confiance des citoyens envers leurs institutions atteint des niveaux record qui mettent en péril les fondements mêmes de notre contrat social.

Il est urgent de réagir ! Et il est urgent de le faire en sortant de cette situation par le haut

A l’occasion de cette journée, Transparence International France vous invite à combattre d’autres virus, dangereux pour la démocratie, qui minent la confiance des citoyens en leurs institutions et qui contaminent l’action publique 

Transparence International France

41, rue Ybry

92 200 Neuilly sur Seine

Tél : +33 1 55 61 37 90

www.transparence-france.org

UNIVERSITE GRATUITE

Le M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology) publie la totalité de ses cours universitaires gratuitement en ligne.

Cela s’inscrit dans son programme de diffusion de ses contenus en ligne, l’OpenCourseWare (OCW). Les 1800 cours de la célèbre université américaine seront ainsi disponibles, gratuitement et sans aucune inscription. L’objectif poursuivi est d’utiliser l’Internet comme  l’un des meilleurs moyens de faire progresser l’éducation dans le monde.

Elle est la première université américaine qui offre la totalité de ses cours.

Le M.I.T. offre plus de 1550 cours en ligne et le site reçoit plus de 1,5 millions visites mensuelles provenant du monde entier (dont 60% hors des Etats-Unis). Evidemment la grande partie est comme d’habitude en anglais mais aussi en espagnol, en portugais et en chinois (simplifié et traditionnel) (2). Quelques uns sont traduits en thaïlandais.  Il est prévu que certains de ces cours soient traduits en Français mais apparemment la traduction n’est pas encore disponible.  Pourquoi ?.  La majorité des cours sont en PDF mais on trouve également des fichiers audio et vidéo.

La finalité de ces cours n’est pas d’attribuer des titres universitaires mais de favoriser l’interaction et « humaine » poursuivait-il. Le but n’est en aucun cas de remplacer des études « classiques », mais « de fournir du matériel gratuit pour les enseignants, les étudiants et les autodidactes du monde entier ».

L’Union Africaine devrait prendre conscience que la démocratisation du savoir par sa diffusion libre et gratuite accélérerait le développement du continent.  Les dirigeants africains doivent nécessairement repenser le modèle universitaire actuel et ses moyens de travail.  Cliquez sur le lien qui suit pour accéder aux cours :

http://ocw.mit.edu/courses/

STEVE JOBS

VIVRE DE MANIERE REALISTE

 

Voici l’un de plus beaux textes qui puisse exister sur terre.  No comment. Read only.
   
« C’est un honneur de me trouver parmi vous aujourd’hui et d’assister à une remise de diplômes dans une des universités les plus prestigieuses du monde.    Je n’ai jamais terminé mes études supérieures. A dire vrai, je n’ai même jamais été témoin d’une remise de diplômes dans une université. Je veux vous faire partager aujourd’hui trois expériences qui ont marqué ma carrière. C’est tout. Rien d’extraordinaire. Juste 3 expériences.
« Pourquoi j’ai eu raison de laisser tomber l’université !»

  
La première concerne les incidences imprévues. J’ai abandonné mes études au  Reed College au bout de six mois, mais  j’y suis resté auditeur libre pendant  dix-huit mois avant de laisser tomber  définitivement.

    
Pourquoi n’ai-je pas poursuivi ?

   
Tout a commencé avant ma naissance. Ma mère biologique était une jeune étudiante célibataire, et elle avait choisi de me confier à des parents adoptifs.

  
Elle tenait à me voir entrer dans une famille de diplômés universitaires, et tout avait été prévu pour que je sois adopté dès ma naissance par un avocat et son épouse. Sauf que, lorsque je fis mon apparition, ils décidèrent au dernier moment qu’ils préféraient avoir une fille. Mes parents, qui étaient sur une liste d’attente, reçurent un coup de téléphone au milieu de la nuit : « Nous avons un petit garçon qui n’était pas prévu. Le voulez-vous ? » Ils répondirent : « Bien sûr. »
   
 Ma mère biologique découvrit alors que ma mère adoptive n’avait jamais eu le moindre diplôme universitaire, et que mon père n’avait jamais terminé ses études secondaires. Elle refusa de signer les documents définitifs d’adoption et ne s’y résolut que quelques mois plus tard, quand mes parents lui promirent que j’irais à l’université.

   
17 ans plus tard, j’entrais donc à l’université.     Mais j’avais naïvement choisi    un établissement presque aussi cher que  Stanford, et toutes les économies de mes  parents servirent à payer mes frais de  scolarité.     Au bout de 6 mois, je n’en voyais toujours pas la justification. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire dans la vie et je n’imaginais pas comment l’université pouvait m’aider à trouver ma voie. J’étais là en train de dépenser tout cet argent que mes parents avaient épargné leur vie durant.

    
Je décidai donc de laisser tomber.

   
Une décision plutôt risquée, mais rétrospectivement c’est un des meilleurs choix que j’aie jamais faits. Dès le moment où je renonçais, j’abandonnais les matières obligatoires qui m’ennuyaient pour suivre les cours qui m’intéressaient.
   
Tout n’était pas rose. Je n’avais pas de chambre dans un foyer, je dormais à même le sol chez des amis. Je ramassais des bouteilles de Coca-Cola pour récupérer le dépôt de 5 cents et acheter de quoi manger, et tous les dimanches soir je faisais 10 kilomètres à pied pour traverser la ville et m’offrir un bon repas au temple de Hare Krishna. Un régal.

   
Et ce que je découvris alors, guidé par ma curiosité et mon intuition, se révéla inestimable à l’avenir.  Laissez-moi vous donner un exemple :

   
le Reed College dispensait probablement alors le meilleur enseignement de typographie de tout le pays. Dans le campus, chaque affiche, chaque étiquette sur chaque tiroir était parfaitement calligraphiée. Parce que je n’avais pas à suivre de cours obligatoire, je décidai de m’inscrire en classe de calligraphie.

  
C’est ainsi que j’appris tout ce qui concernait l’empattement des caractères, les espaces entre les différents groupes de lettres, les détails qui font la beauté d’une typographie. C’était un art ancré dans le passé, une subtile esthétique qui échappait à la science.  J’étais fasciné.

   
Rien de tout cela n’était censé avoir le moindre effet pratique dans ma vie.  Pourtant, 10 ans plus tard, alors que nous concevions le premier Macintosh, cet acquis me revint. Et nous l’incorporâmes dans le Mac.     Ce fut le premier ordinateur doté d’une typographie élégante. Si je n’avais pas suivi ces cours à l’université, le Mac ne posséderait pas une telle variété de polices de caractères ni ces espacements proportionnels.
   
Et comme Windows s’est borné à copier le Mac, il est probable qu’aucun ordinateur personnel n’en disposerait.  Si je n’avais pas laissé tomber mes études à l’université, je n’aurais jamais appris la calligraphie, et les ordinateurs personnels n’auraient peut-être pas cette richesse de caractères. Naturellement, il était impossible de prévoir ces répercussions quand j’étais à l’université. Mais elles me sont apparues évidentes dix ans plus tard.
   
On ne peut prévoir l’incidence qu’auront certains événements dans le futur ; c’est après coup seulement qu’apparaissent les liens. Vous pouvez seulement espérer qu’ils joueront un rôle dans votre avenir. L’essentiel est de croire en quelque chose – votre destin, votre vie, votre karma, peu importe. Cette attitude a toujours marché pour moi, et elle a régi ma vie.

   
« Pourquoi mon départ forcé d’Apple fut salutaire »

   
Ma deuxième histoire concerne la passion et l’échec. J’ai eu la chance d’aimer très tôt ce que je faisais.

   
J’avais 20 ans lorsque Woz [Steve  Wozniak, le co-fondateur d’Apple  N.D.L.R.] et moi avons créé Apple dans  le garage de mes parents. Nous avons ensuite travaillé dur et, 10 ans plus tard, Apple était une société de plus de 4 000 employés dont le chiffre d’affaires atteignait 2 milliards de dollars. Nous venions de lancer un an plus tôt notre plus belle création, le Macintosh, et je venais d’avoir 30 ans.
   
C’est alors que je fus viré.
   
Comment peut-on vous virer d’une société que vous avez créée ? C’est bien simple, Apple ayant pris de l’importance, nous avons engagé quelqu’un qui me semblait avoir les compétences nécessaires pour diriger l’entreprise à mes côtés et, pendant la première année, tout se passa bien.

   
Puis nos visions ont divergé, et nous nous sommes brouillés. Le conseil d’administration s’est rangé de son côté. C’est ainsi qu’à 30 ans je me suis retrouvé sur le pavé. Viré avec perte et fracas. La raison d’être de ma vie n’existait plus. J’étais en miettes. 

  
Je restais plusieurs mois sans savoir quoi faire. J’avais l’impression d’avoir trahi la génération qui m’avait précédé – d’avoir laissé tomber le témoin au moment où on me le passait. C’était un échec public, et je songeais même à fuir la Silicon Valley.

   
Puis j’ai peu à peu compris une chose – j’aimais toujours ce que je faisais.  Ce qui m’était arrivé chez Apple n’y changeait rien. J’avais été éconduit,
mais j’étais toujours amoureux. J’ai alors décidé de repartir de zéro.

   
Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais mon départ forcé d’Apple fut salutaire. Le poids du succès fit place à la légèreté du débutant, à une vision moins assurée des choses. Une liberté grâce à laquelle je connus l’une des périodes les plus créatives de ma vie.

   
Pendant les 5 années qui suivirent, j’ai créé une société appelée NeXT et une autre appelée Pixar, et je suis tombé amoureux d’une femme exceptionnelle qui est devenue mon épouse. Pixar, qui allait bientôt produire le premier film d’animation en trois dimensions, Toy Story, est aujourd’hui la première entreprise mondiale utilisant cette technique. Par un remarquable concours de circonstances, Apple a acheté NeXT, je suis retourné chez Apple, et la technologie que nous avions développée chez NeXT est aujourd’hui la clé de la renaissance d’Apple.

   
Et Laurene et moi avons fondé une famille merveilleuse.    Tout cela ne serait pas arrivé si je n’avais pas été viré d’Apple. La potion fut horriblement amère, mais je suppose que le patient en avait besoin. Parfois, la vie vous flanque un bon coup sur la tête. Ne vous laissez pas abattre. Je suis convaincu que c’est mon amour pour ce que je faisais qui m’a permis de continuer.

   
Il faut savoir découvrir ce que l’on aime et qui l’on aime. Le travail occupe une grande partie de l’existence, et la seule manière d’être pleinement satisfait est d’apprécier ce que l’on fait. Sinon, continuez à chercher. Ne baissez pas les bras. C’est comme en amour, vous saurez quand vous aurez trouvé. Et toute relation réussie s’améliore avec le temps. Alors, continuez à chercher jusqu’à ce que vous trouviez.

   
« Pourquoi la mort est la meilleure chose de la vie ? »

   
Ma troisième histoire concerne la mort. A l’âge de 17 ans, j’ai lu une citation qui disait à peu près ceci : « Si vous vivez chaque jour comme s’il était le dernier, vous finirez un jour par avoir raison. »

    
Elle m’est restée en mémoire et, depuis, pendant les 33 années écoulées, je me suis regardé dans la glace le matin en me disant : « Si aujourd’hui était le dernier jour de ma vie, est-ce que j’aimerais faire ce que je vais faire tout à l’heure ? » Et si la réponse est non pendant plusieurs jours à la file, je sais que j’ai besoin de changement.

  
Avoir en tête que je peux mourir bientôt est ce que j’ai découvert de plus efficace pour m’aider à prendre des décisions importantes. Parce que presque tout – tout ce que l’on attend de l’extérieur, nos vanités et nos fiertés, nos peurs de l’échec – s’efface devant la mort, ne laissant que l’essentiel.

  
Se souvenir que la mort viendra un jour est la meilleure façon d’éviter le piège qui consiste à croire que l’on a quelque chose à perdre. On est déjà nu.  Il n’y a aucune raison de ne pas suivre son cœur.

   
Il y a un an environ, on découvrait que j’avais un cancer. A 7 heures du matin, le scanner montrait que j’étais atteint d’une tumeur au pancréas. Je ne savais même pas ce qu’était le pancréas.  Les médecins m’annoncèrent que c’était un cancer probablement incurable, et que j’en avais au maximum pour six mois. Mon docteur me conseilla de rentrer chez moi et de mettre mes affaires en ordre, ce qui signifie :

 
« Préparez-vous à mourir. »

   
Ce qui signifie dire à ses enfants en quelques mois tout ce que vous pensiez leur dire pendant les 10 prochaines années. Ce qui signifie essayé de faciliter les choses pour votre famille.  En bref, faire vos adieux.
   
J’ai vécu avec ce diagnostic pendant toute la journée. Plus tard dans la soirée, on m’a fait une biopsie, introduit un endoscope dans le pancréas en passant par l’estomac et l’intestin.
J’étais inconscient, mais ma femme, qui était présente, m’a raconté qu’en examinant le prélèvement au microscope, les médecins se sont mis à pleurer, car j’avais une forme très rare de cancer du pancréas, guérissable par la chirurgie.  On m’a opéré et je vais bien.

   
Ce fut mon seul contact avec la mort, et j’espère qu’il le restera pendant encore quelques dizaines d’années. Après cette expérience, je peux vous le dire avec plus de certitude que lorsque la mort n’était pour moi qu’un concept purement intellectuel : personne ne désire mourir. Même ceux qui veulent aller au ciel n’ont pas envie de mourir pour y parvenir. Pourtant, la mort est un destin que nous partageons tous.  Personne n’y a jamais échappé. Et c’est bien ainsi, car la mort est probablement ce que la vie a inventé de mieux.

   
C’est le facteur de changement de la vie. Elle nous débarrasse de l’ancien pour faire place au neuf. En ce moment, vous représentez ce qui est neuf, mais un jour vous deviendrez progressivement l’ancien, et vous laisserez la place aux autres. Désolé d’être aussi dramatique, mais c’est la vérité. Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre.

   
Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d’autrui. Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire.

   
Dans ma jeunesse, il existait une extraordinaire publication The Whole  Earth Catalog, l’une des bibles de ma  génération. Elle avait été fondée par un certain Stewart Brand, non loin d’ici, à Menlo Park, et il l’avait marquée de sa veine poétique. C’était à la fin des années 1960, avant les ordinateurs et l’édition électronique, et elle était réalisée entièrement avec des machines à écrire, des paires de ciseaux et des appareils Polaroid.    C’était une sorte de Google en livre de poche, 35 ans avant la création de Google. Un ouvrage idéaliste, débordant de recettes formidables et d’idées épatantes.

   
Stewart et son équipe ont publié plusieurs fascicules de The Whole Earth  Catalog . Quand ils eurent épuisé la formule, ils sortirent un dernier numéro. C’était au milieu des années 1970, et j’avais votre âge. La quatrième de couverture montrait la photo d’une route de campagne prise au petit matin, le genre de route sur laquelle vous pourriez faire de l’auto-stop si vous avez l’esprit d’aventure.

   
Dessous, on lisait :       « Soyez insatiables. Soyez fous. ».     C’était leur message d’adieu. Soyez insatiables. Soyez fous.    C’est le vœu que j’ai toujours formé pour moi. Et aujourd’hui, au moment où vous recevez votre diplôme qui marque le début d’une nouvelle vie, c’est ce que je vous souhaite.      Soyez insatiables. Soyez fous.  Merci à tous.»

   
  Steve Jobs 1955-2011