POURQUOI L AFRIQUE VA MAL?

ENTREVUE EXCLUSIVE DU Pr. Benoît Awazi Mbambi Kungua.

 

 

ENTREVUE EXCLUSIVE 

 

Le postcolonialisme en Afrique intéresse plusieurs universitaires et auteurs du continent. C’est le cas du Pr. Bénoît Awazi Mbambi Kungua originaire de la RDC qui réside à Ottawa au Canada. Ce dernier est aussi président du Centre de recherche pluridisciplinaire pour les communautés d’Afrique et de diasporas(Cerclecad) basé dans la capitale canadienne.  Le Pr. Bénoît Awazi donne son point de vue sur les problèmes africains. 

 

  Bonjour Pr. Bénoît Awazi. Vous venez de publier chez l’Harmattan un essai intéressant qui a pour titre: ” De la postcolonie à la mondialisation néolibérale. Radioscopie éthique de la crise négro-africaine”. Qu’est-ce qui a motivé d’écrire cet ouvrage? 

 

B.A- Cette recherche pense la crise africaine contemporaine dans le but d’établir une étiologie convaincante, avant de mettre en œuvre des stratégies de sortie de la crise protéiforme et multidimensionnelle qui paralyse les sociétés africaines postcoloniales, en se répercutant aussi dans les diasporas africaines du monde occidental. Une auscultation pluridisciplinaire des sociétés africaines contemporaines montre un processus de stratification, de concaténation, de sédimentation et de complexification de la crise africaine. La crise peut se comprendre comme le résultat d’un télescopage (collision) entre des trajectoires historiques, des temporalités diverses, des logiques politiques prédatrices et kléptocratiques, des dynamiques sociales et religieuses qui se déploient simultanément dans les sociétés négro-africaines. Ce processus accru et continu de complexification et de concaténation de tous ces ingrédients explosifs de la crise m’a obligé de recourir à une méthodologie hybride qui se déploie comme une combinatoire de deux démarches heuristiques : 1. La méthode volcanique, sismique, éruptive et explosive et 2. La méthode phénoménologique et herméneutique. C’est ce processus de forage phénoménologique, tellurique et sismique qui m’a permis de situer l’épicentre de la crise négro-africaine contemporaine dans la prolifération terrifiante des croyances et des pratiques relatives au paradigme politico-religieux de la « Sorcellerie ». Ces deux méthodologies (éruptive et phénoménologique) m’ont montré un processus de concaténation de 3 couches de la crise (1. L’échec de la postcolonie, 2. L’échec de la mondialisation néolibérale, 3. La prolifération des pathologies irrationnelles et spirituelles attenantes au paradigme étiologique de la sorcellerie. Ces trois strates de la crise africaine se cristallisent autour de la généralisation de la « Sorcellerie » dans les sociétés africaines contemporaines. En prenant l’analogie avec les mouvements sismiques, je peux considérer la sorcellerie comme l’épicentre des crises négro-africaines contemporaines. 

 

Le recours à la démarche phénoménologique vise en contrepoint la radicalisation et la cristallisation du processus d’émergence des Africains comme « sujets, acteurs et auteurs » de leur histoire et de leur destin dans un monde régi et propulsé vers le chaos par les logiques prédatrices, mercantilistes et génocidaires de la mondialisation néolibérale, où toute parcelle d’être est réduite à la seule logique marchande. Malheur aux peuples des pays faibles et dominés par les grandes puissances militaires et capitalistes qui imposent leurs lois et leurs intérêts sur le reste du monde. Je termine en signalant que la démarche phénoménologique pense le processus d’émergence du sujet (de la conscience du sujet) dans la temporalité et le sens que le sujet donne au procès de sa constitution dans sa temporalité finie. Il s’agit plutôt d’une phénoménologie qui se veut en même temps, une herméneutique éthique, théologique et politique des crises négro-africaines contemporaines. Mais cette herméneutique est propulsée par la volonté d’une radioscopie (auscultation) éthique et politique des désastres et turpitudes des Africains dans leur gestion chaotique et nécropolotique des sociétés africaines postcoloniales. Ma recherche vise ultimement la promotion d’un leadership intellectuel et éthique dans les sociétés africaines contemporaines, leadership sans lequel nous allons passer encore 50 autres années de chaos et de régressions sur tous les aspects de la vie dans les sociétés africaines postcoloniales. 

 

Pourquoi votre intérêt pour le post colonialisme. Est-ce que vous avez été influencé par d’autres théoriciens du post colonialisme à l’exemple du Pr. Achille Mbembe?  B.A- Évidemment, aucun penseur ne peut penser de nulle part (ex nihilo). J’ai évidemment lu les travaux d’Achille Mbembe et de bien d’autres penseurs des « Postcolonial Studies » dans le monde, et je me suis appuyé sur certaines  de ces intuitions majeures, mais pour les radicaliser en opérant une transmutation de paradigme dans la critique éthique, politique, philosophique et théologique des sociétés africaines postcoloniales. Parmi les intuitions d’Achille Mbembe je mentionnerai : 1. la nécessité épistémologique de mettre l’emphase sur les lectures autochtones et autonomes que les couches populaires effectuent de l’aggravation de la crise postcoloniale dans des régimes nécropolitiques et nécrocrates dont la finalité ultime consiste à tuer des citoyens (Afrique indociles. Christianisme, Pouvoir et État en société postcoloniale, Karthala, Paris, 1988), l’étreinte érotique ou mieux le partage de la même épistémologie du pouvoir, de la politique du ventre, de la lubricité, de l’esthétique de la vulgarité et de l’ostentation entre les autocrates et les foules qui les courtisent pour pouvoir manger ou échapper aux technologies meurtrières ou thanatocratiques qui caractérisent les « démocratures nègres postcoloniales » (De la Postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Karthala, Paris, 2000) et enfin, la recherche des voies et moyens pour l’advenue d’une politique de l’épanouissement de l’humanité des Africains qu’il désigne par les deux expressions de « la montée en humanité » et de la « déclosion du monde ». Il vise la promotion d’une nouvelle modernité africaine qu’il qualifie « d’Afropolitaine », dans son dernier essai : Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, Paris, 2010. 

 

Cela étant dit, mon ouvrage radicalise ces intuitions et opère une transmutation de paradigme épistémologique dans l’auscultation de la crise africaine, en adoptant une méthode hybride (volcanique et phénoménologique). En faisant de la sorcellerie l’épicentre ou le paradigme étiologique et holistique à partir duquel une compréhension holistique des crises africaines peut advenir, j’ai ouvert de nouvelles pistes de compréhension endogène des crises africaines, sans pour autant minimiser les responsabilités des forces exogènes qui étranglent les Africains à l’aube de ce XXIème siècle. La sorcellerie comme fait social total permet d’avoir une compréhension endogène et holistique des crises africaines contemporaines, car elle se situe aux interstices du politique, du religieux et du symbolique, dans les stratégies populaires de survie face à l’aggravation des logiques nécrocratiques des dictateurs africains. La prolifération des Églises du réveil partout en Afrique et dans les diasporas d’Europe et d’Amérique du Nord, à la faveur de la montée des formes pathologiques et irrationnelles de religiosités populaires, constitue un défi massif posé à l’intelligence africaine au début de ce siècle. En m’adossant à ce phénomène massif et incontournable dans les communautés noires du monde, ma recherche s’est appuyée sur une méthodologie pluridisciplinaire dans la quête des stratégies efficaces de guérison holistique des Africains. Le but ultime étant d’éradiquer ou mieux de déconstruire ces formes irrationnelles et pathologiques de religiosités populaires, qui obèrent le processus d’irruption et d’auto-promotion des Africains comme seuls sujets, acteurs et auteurs de leur destin collectif dans un monde qui n’a de « dieu » que l’accumulation capitaliste par le déploiement des logiques prédatrices, impériales et génocidaires. Tant pis pour les pauvres et les milliards d’êtres humains exclus de facto de ce gigantesque réseau commercial mondial. Mon ouvrage vise la promotion d’un leadership éthique basé sur la rigueur méthodologique dans l’analyse des crises négro-africaines, l’exigence d’une posture épistémologique pluridisciplinaire, et la prise en considération du paramètre religieux à l’intérieur duquel les Africains analysent leurs crises et cherchent des stratégies de sortie de crise. C’est l’oubli de la prépondérance des logiques religieuses dans les sociétés africaines qui a conduit la plupart des Africanistes européens dans des conclusions complètement erronées, obsolètes et néocoloniales dans leurs publications. C’est la raison pour laquelle mon ouvrage a commencé par une « gigantomachie » que j’ai livrée à quelques uns d’entre eux, dont le paroxysme a été atteint quand j’ai commencé dès le premier paragraphe du premier chapitre par défaire et démolir la fable raciste, esclavagiste et haineuse de Stephen Smith dans son pamphlet dégoûtant : Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Calman-Lévy, Paris, 2003.             En menant courageusement cette bataille intellectuelle avec certains Africanistes de Paris, je voulais montrer les enjeux de pouvoir et les enjeux de manipulation idéologique dans les productions scientifiques de certains Africanistes occidentaux, qui persistent dans la promotion des savoirs éculés façonnés par les schèmes intellectuels de l’ethnographie raciste et coloniale du XIXème siècle, selon laquelle les sociétés et cultures africaines se trouveraient au bas de la stratification des races et des cultures, arbitrairement établie par les philosophes eurocentristes et racistes (Gobineau, Hegel, Husserl etc.) du XIXème siècle. L’un des défis que les intellectuels africains ont à relever aujourd’hui, se situe simultanément dans le champ du discours  savant sur l’Afrique (Afrodiction) et de l’écriture de l’Afrique (Afrographie) par les différents acteurs voulant monopoliser tous les leviers de domination symbolique et matérielle sur les sociétés africaines contemporaines. 

 

Est-ce que nous pouvons savoir les années qu’il a fallu pour achever ce travail intellectuel qui exige une certaine rigueur en sciences sociales? 

 

B.A- Vous me posez une question cruciale, car avant d’y répondre, je tiens à paraphraser un grand intellectuel camerounais, que je considère comme un de mes maîtres, le père Engelbert Mveng. Il disait que, « compte tenu des régimes bestiaux, anti-intellectualistes et ignares qui nous dirigent, il est demandé aux intellectuels africains de devenir autodidactes tout au long de leurs vies, car il n’y a que peu d’Africains qui accèdent à un niveau d’érudition élevée. Donc chaque chercheur africain doit aspirer in actu exercito, à la pluridisciplinarité pour combler le manque criant de combattants dans la bataille intellectuelle sur l’énonciation scientifique de l’Afrique (Afrodiction et Afrographie) dans la géopolitique mondiale. Par là je veux dire que cet ouvrage m’a pris une dizaine d’années pour être achevé, non pas en y travaillant chaque jour, mais seulement quelques week-ends et durant les vacances, car mes journées sont occupées par l’enseignement aux fonctionnaires du gouvernement fédéral du Canada, et cela n’a rien avoir avec ma formation initiale (Philosophie, Sciences Sociales et Théologie), mais aussi cela ne me laisse que peu d’heures par jour pour poursuivre le travail ardu et austère de recherches dans les bibliothèques universitaires et d’écriture. En faisant ce long détour pour te répondre, je tiens juste à dire à nos lecteurs qu’écrire aujourd’hui pour les intellectuels africains (qu’ils soient en Afrique ou dans les diasporas) qui vivent pour la plupart d’entre eux dans des conditions précaires, relève de l’abnégation, du sacrifice et l’auto-dépassement. Au moment où je vous écris ces lignes, je tiens à vous dire que j’ai une dizaine d’autres manuscrits sur l’Afrique, la philosophie, les sciences sociales et la théologie qui sont en chantier et qui n’avancent pas comme je l’aurai voulu, à cause du manque de temps disponible, devant comme tout citoyen vaquer aux occupations obligatoires pour me conformer aux impératifs consuméristes de paiement des factures, des hypothèques et des cartes de crédit que le réseau tentaculaire néolibéral m’impose. Mais je fais de mon mieux et je ne regrette rien. 

 

Vous êtes un observateur averti des problèmes africains. Quel est votre point de vue au sujet de la crise post électorale en Côte d’Ivoire et du dénouement de cette crise ivoiro-ivoirienne qui a vu l’implication d’autres acteurs internationaux, notamment la France et les Nations unies?  

B.A- La crise en Côte d’Ivoire corrobore dans les faits les analyses théoriques et pratiques que j’ai faites dans mon ouvrage sur les 3 échecs qui caractérisent la situation politique des pays africains soi-disant « indépendants » : échec cuisant de la gestion autochtone de la postcolonie, échec de l’intégration dans la mondialisation néolibérale et enfin, échec qui se manifeste par l’omniprésence des croyances et des pratiques  relatives à la sorcellerie dans l’espace domestique et public, aussi bien Afrique que dans les diasporas occidentales. L’intervention de la France et des Nations Unies n’a été possible que par le manque criant d’un leadership politique et éthique fort, non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans la quasi-totalité des pays africains postcoloniaux. Il s’agit aussi d’un échec pathétique et cinglant des « intellectuels africains », incapables pour la plupart d’entre eux, de promouvoir un leadership réticulaire basé sur la probité éthique et la probité intellectuelle dans l’analyse objective des problèmes politiques et économiques des pays africains. Mais tous ces échecs s’expliquent en grande partie par la généralisation, puis l’aggravation des schèmes pathologiques du tribalisme, de la politique du ventre et du fanatisme idéologique, qui empêchent les intellectuels africains de poser un diagnostic honnête, objectif, profond et judicieux des crises qui paralysent les sociétés africaines postcoloniales. Si les Ivoiriens étaient des sujets responsables de leur destin il n’y aurait ni les troupes françaises dans leur territoire ni la satellisation des infrastructures économiques du pays par les entreprises et hommes d’affaires français qui se comportent en « terrain conquis », étant donné les forces de dissuasion militaire déployées par la françAfrique de Nicolas Sarkozy, et qui ont montré leur supériorité militaire incontestable pour en découdre,  capturer et humilier aux yeux du monde entier le président Laurent Gbagbo et sa femme Simone. Je signale en passant que c’est Félix Houphouët Boigny, le père de la nation ivoirienne, qui fut le créateur de ce concept de « FrançAfrique » pour poursuivre une collaboration privilégiée avec l’ancienne puissance colonisatrice du général De Gaulle. Mais cela s’est traduit dans les faits par l’émergence d’un réseau tentaculaire et criminel où les présidents français et les autocrates africains (Houphouët, Bongo père et fils, Léon Mba, Bokassa, Eyadema père et fils, Mobutu, Didier Ratsiraka. Obiang Nguema, Sassou NGuesso, Biya, Blaise Compaoré,…) vivent dans la corruption réciproque et l’immoralité la plus sordide. J’ai dit qu’il s’agit d’un échec de l’intelligence en Afrique, mais il faudrait que je précise qu’il s’agit aussi d’une absence totale de leadership éthique et d’hommes politiques d’envergure en Afrique. Aussi bien les intellectuels que les hommes politiques continuent à penser et à agir selon les impératifs alimentaires de la politique du ventre et les solidarités mécaniques de la pathologie ethnotribale. Les populations sont ainsi manipulées par des politiciens et des intellectuels véreux, corrompus et incompétents qui n’ont de dieux que leurs ventres et leurs bas-ventres. Devant la généralisation de cette épistémologie alimentaire, sinistre, obscurantiste et tribale dans les sociétés africaines postcoloniales, il est fort à craindre que les 50 années qui viennent après l’échec cinglant du premier cinquantenaire des « indépendances politiques » de pacotille, soient marquées par la régression des sociétés africaines sur tous les plans de la vie sociale : politique, économique, sanitaire, intellectuelle et religieuse. Les fragilités chroniques de l’Afrique par rapport à la volonté de puissance et aux logiques mercantilistes du capitalisme mondial depuis le XVIème siècle ne feront malheureusement que s’intensifier avec des millions d’Africains qui mourront de faim, de manque de soins, et surtout de la généralisation des guerres d’exploitation de matières premières pour faire fonctionner les industries et entreprises de la mondialisation néolibérale. 

 

Le Maghreb a été en ébullition démocratique depuis les manifestations de décembre 2010 en Tunisie. C’était  le début du printemps arabe qui n’a pas épargné un  pays du Proche Orient comme la Syrie. Quelle est votre analyse de cette volonté d’aspiration des citoyens des pays arabes à la démocratie et la liberté d’expression? Est-ce que ce vent pourrait souffler en Afrique noire cette année où plusieurs pays organisent des élections présidentielles ? 

 

B.A-    Oui ce que nous appelons le printemps arabe constitue un  tsunami qui va faire chavirer les dictatures sanguinaires et corrompues en Afrique subsaharienne. Je signale que tout a commencé par le jeune tunisien Boizizi qui s’est immolé par le feu, suite au chômage chronique qui frappe une grande partie de la jeunesse tunisienne. Mais c’est surtout les brutalités des policiers qui ont saccagé sa boutique qui l’ont poussé à commettre cet acte de désespoir et de dépit. Depuis cet acte héroïque et révoltant, les dictatures arabes ont été sérieusement ébranlées par les répliques de ce tsunami. Même une dictature militaire aussi féroce que de la Syrie de El Hassad, est en train de subir en plein cœur les craquements dus à cette déferlante de révoltes arabes.          Au sujet des pays de l’Afrique subsaharienne, il n’y a pas un scénario univoque, mais plusieurs scénarii qui dépendront de la maturité politique et intellectuelle de chaque pays. Je me lance, à mes risques et périls, dans quelques pronostics et conjectures : 

 

1.     Nous venons de voir comment le peuple sénégalais a fait reculer l’autocrate Wade le 23 juin dernier, qui voulait changer la constitution pour faciliter la prise de pouvoir de son fils Karim Wade (candidat désigné de la FrançAfrique de Nicolas Sarkozy). Mais personne ne pouvait pronostiquer les révoltes du peuple sénégalais, jusqu’à obliger l’autocrate Wade à reculer devant la détermination coriace et farouche du peuple sénégalais, que plusieurs jugeaient, à tort, comme mou et vendu ad vitam aeternam aux prétentions hégémoniques de la françAfrique de Nicolas Sarkozy, qui prononça un « discours raciste et insultant » pour tous les Africains, en mai 2007, dans les locaux de la prestigieuse université Cheikh Anta Diop de Dakar. Une telle humiliation ne pourra jamais se produire dans le monde arabe où les hommes ont des couilles à la place qu’il faut. Je rappelle en passant l’Irakien qui avait à deux reprises tenté d’atteindre la tête du président George Bush, l’homme prétendument le plus puissant au monde, avec sa paire de chaussures. 

 

2.     La République démocratique du Congo (RDC), mon pays, malgré ses potentialités humaines et économiques, est parmi les pays les plus misérables de la planète et dont la vitalité intellectuelle tend vers zéro. Mais je dois quand même signaler une grande tradition de résistance populaire contre les dictatures de Mobutu et de tous les autres autocrates qui l’ont suivi. Cette résistance populaire farouche se poursuit aujourd’hui par les activistes et défenseurs de droits de l’homme, dont la plupart continuent d’être assassinés (Chebeya, etc) sous nos yeux. Je dois aussi rendre hommage à toutes les victimes congolaises qui ont osé défier les dictatures diaboliques de Mobutu et de ses successeurs, et qui sont tombés sous les balles d’une soldatesque inculte, bestiale et ignare. Ce qui est navrant pour la RDC, est de constater l’absence de leaders politiques ayant une vision cohérente et globale de la société et de la politique, capable d’humaniser un pays où les logiques nécropolitiques, ethno-tribales et corruptrices ont atteint des seuils catastrophiques et déshumanisants. Tous les politiciens veulent juste remplacer Kabila, sans nécessairement nous démontrer de façon convaincante leurs capacités intellectuelles et leur volonté politique et éthique à reconstruire une société démocratique et développée en RDC. Il y a des groupes armés tels que les Maï Maï à l’Est et le groupe des Combattants (qui oeuvrent aussi bien en RDC que dans les diasporas) qui veulent en découdre une bonne fois pour toutes avec le président Kabila durant les élections de novembre 2011. Il y a beaucoup à craindre quant à la répétition du scénario macabre et apocalyptique de la Côte d’Ivoire dans d’autres pays africains en crise et au bord de l’implosion. 

 

3.     Mon dernier exemple porte sur le Cameroun, votre pays. Malgré ses ressources économiques, écologiques et humaines importantes, le Cameroun est parmi les pays les plus corrompus de la planète, mais qui jouit d’un calme social relatif. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir de l’autocrate Paul Biya en 1982, il n’y a pas eu de guerres d’envergure (comme celles qui ont eu lieu en Côte d’Ivoire, au Congo-Brazzaville et en RDC) au Cameroun, excepté des émeutes de la faim (2008) et des émeutes postélectorales lors des fraudes chroniques du président Paul Biya durant les élections. Mais il y a quelques jours, un groupe de 200 musiciens camerounais sont allés à la résidence de Paul Biya à Mvomeka, pour le supplier de se représenter aux élections de novembre 2011. L’ambiance était euphorique avec de la nourriture, de la boisson, un grand gâteau et des danses enflammées en l’honneur de l’autocrate Biya, et de sa femme, qui, soit dit en passant, est une danseuse hors pair de la danse traditionnelle beti, le « Bikutsi ». Les habitudes pathologiques et les impératifs alimentaires de la politique du ventre risquent d’amoindrir sérieusement l’impact des révoltes arabes au Cameroun, car la masse de ceux qui ne pensent qu’à s’alimenter en captant l’argent distribué par les restes de l’État (appelé ironiquement par les Camerounais, la « mangeoire nationale »), est beaucoup plus grande que ceux qui veulent en découdre une bonne fois pour toutes avec le régime corrompu et sanguinaire du président Paul Biya. 

 

Après avoir effectué 3 études de cas, avec 3 pronostics différents, je puis dire que les divisions politiques et la divergence d’intérêts économiques entre les acteurs sociaux et les partis politiques en RDC et au Cameroun, feront que des régimes dictatoriaux pourront facilement perdurer, car ils auront une masse critique de courtisans et de partisans prêts à les encenser moyennant de la nourriture.  N’est-ce pas qu’un proverbe camerounais dit : « la bouche qui mange ne parle pas ». Fin de citation. 

 

Enfin, vous êtes le président du Cerclecad, un centre de recherche basé à Ottawa. Est-ce que vous pouvez informer davantage nos lecteurs sur les activités de ce centre de recherche pluridisciplinaire qui s’intéresse à l’Afrique et sa diaspora? 

 

B.A-    Le centre de Recherches pluridisciplinaires sur les communautés d’Afrique noire et de diasporas (Cerclecad) dont je suis l’actuel président, se veut être un maillon d’un vaste réseau mondial de think tanks (Cercles de réflexion critique et pluridisciplinaire) réfléchissant sur les problèmes concernant les communautés noires d’Afrique et de diaspora.  Bien que situé à Ottawa, nous avons un millier de collaborateurs et d’amis qui vivent en Amérique du Nord, en Afrique, en Europe et aux Antilles, et qui reçoivent régulièrement les informations sur les activités scientifiques mensuelles et annuelles. Les lecteurs peuvent consulter notre site (www.cerclecad.org) pour avoir plus de détails. Parmi ces collaborateurs et collaboratrices, nombreux participent par leurs réflexions dans des discussions que nous menons sur les différents problèmes de l’actualité africaine. D’autres écrivent des articles de réflexion critique dans notre revue annuelle : Afroscopie, revue savante et pluridisciplinaire sur l’Afrique et les communautés noires.          Notre principale mission consiste à conduire des recherches scientifiques sérieuses, pluridisciplinaires et émancipatrices pour accélérer le processus de reconstruction et de renaissance des communautés noires dans le monde. Nous voulons ainsi être un lieu d’expertises pluridisciplinaires pour informer les autorités politiques du Canada et les médias sur les principaux défis que rencontrent les Afro-canadiens sur le chemin de leur intégration au Canada. Étant convaincus qu’aucune action transformatrice d’envergure ne peut advenir  une société sans une réflexion solide en amont, le Cerclecad organise chaque mois une conférence à l’Université d’Ottawa pour traiter d’une question importante pour les communautés africaines du Canada. Mais chaque année, au mois de décembre, nous organisons un colloque récapitulatif sur un thème englobant. Par exemple, le 18 décembre 2010, nous avons organisé un colloque intitulé : « Le bilan de 50 ans des indépendances politiques africaines et les défis de l’intégration des Africains au Canada. Histoire, Enjeux éthiques et Perspectives d’avenir pour la renaissance africaine ». Cette année, nous organiserons, le samedi 17 décembre 2011, toujours à l’université d’Ottawa, un autre colloque traitant d’un sujet tout aussi névralgique pour les communautés africaines du Canada. Le titre est : « Les communautés noires et l’engagement politique au Canada. Défis, Enjeux et Stratégies pour plus de visibilité dans la société canadienne ». J’ai déjà contacté plusieurs députés fédéraux de la région de la capitale nationale et les ai invités pour qu’ils prennent part à ce colloque annuel sur l’absence des Afro-canadiens dans l’échiquier politique canadien. 

 

         Nous entretenons aussi un partenariat régulier avec les autorités politiques (députés provinciaux, fédéraux et élus municipaux) pour trouver ensemble des stratégies pour une « intégration réussie » des communautés africaines au Canada, qui ont la caractéristique d’accumuler toutes sortes de précarités professionnelles, de pauvretés économiques, de marginalités politiques et de positions sociales subalternes, parmi les différentes minorités dites visibles au Canada, alors qu’il fallait plutôt les désigner comme des « minorités invisibles », car ils le sont effectivement sur l’échiquier politique et les postes de direction dans les entreprises, la fonction publique et les universités.          Je dois signaler enfin notre occupation efficace et constante des médias nationaux (Radio Canada) et internationaux (Radio Canada International) où nous sommes régulièrement invités pour donner nos positions sur des dossiers africains actuels : le cinquantenaire des indépendances politiques en 2010, la déflagration sociale et politique en Côte d’Ivoire, les répercussions des révoltes arabes en Afrique subsaharienne, les ghettos africains dans les grandes villes canadiennes (Toronto. Montréal, Ottawa, Edmonton, etc.), et plus récemment j’ai donné une entrevue à l’émission Tamtam Canada dans Radio Canada International, le vendredi 24 juin 2011, en l’occasion du lancement officiel de mon ouvrage : De la Postcolonie à la Mondialisation néolibérale. Radioscopie éthique de la crise négro-africaine contemporaine, L’Harmattan, Paris, 2011. (http://www.rcinet.ca/francais/emission/tamtamcanada/accueil/date/24-06-2011/). Le lancement a eu lieu le samedi 25 juin 2011 dans la salle du Sénat de l’Université d’Ottawa dans le cadre de nos conférences scientifiques mensuelles. 

 

         Le Cerclecad est enfin propulsé par un « leadership réticulaire, éthique et intellectuel » qui consiste à collaborer avec un grand nombre de chercheurs et de penseurs dans le monde par-delà les clivages raciaux, idéologiques et culturels. C’est ainsi que nos conférenciers et nos collaborateurs viennent du monde entier et de tous les horizons culturels (Amérique du Nord, Europe, Afrique, Antilles), et cela nous préserve des dangers d’autisme ethnique et d’étroitesse d’esprit, qui ne peuvent conduire qu’au fanatisme, qu’à l’intolérance idéologique et à l’atrophie intellectuelle.

Propos recueillis par Ferdinand Mayega à Montréal (Canada).